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mercredi, 28 avril 2010

Bienvenue dans le supermarché du commandant Che Guevara

42-19006841.jpgLorsque en 1997 furent trouvés les restes d'Ernesto Guevara, qui avait été capturé et tué trente ans auparavant, beaucoup se demandèrent si la réactivation du mythe lié à sa figure conserverait le même significatif qu'il avait été dans les années soixante et soixante-dix. Il sembla justement que cette très célèbre icône de la culture juvénile avait été radicalement déconstruite de l'industrie culturelle, en perdant tous ces lourds connotés idéologiques qui la caractérisaient originairement.


CheGuevara.jpgLa société du spectacle avait subordonné un symbole de la révolution politicien-sociale à la même opération tant de fois effectuée par l'avant-garde artistique-littéraire du vingtième siècle, définie efficacement par le critique littéraire Viktor Sklovskij comme «tirer la chaise hors du mobilier»: l'image de Che avait été objet d'une décontestualisation analogue à celle accomplie par Duchamp lorsqu'il proposa de considérer un urinoir comme une œuvre d'art. L'ensemble du mobilier révolutionnaire devait être mis dans un grenier, mais l'image de ce beau jeune homme avec le béret était assez «sexy» pour être dépolitiquisée et introduite dans un autre contexte, celui des marchandises de consommation de masse. Un puissant symbole de la révolution devenait ainsi quelque chose d'inoffensif, non mois privé d'une aura vaguement poétique, dans laquelle utopie et nostalgie trouvaient un point de rencontre.

42-18032363.jpgDepuis 1997 jusqu'à ce jour, il me semble toutefois que l'image de Che Guevara ait subi une ultérieure modification, en devenant objet d'une projection non moins aberrante que la précédente. Cette nouvelle codification n'est pas cependant pas l'œuvre de l'industrie culturelle, mais elle est enracinée plus profondément dans l'inconscient collectif non seulement juvénile. Ce que Guevara semble personnifier est la possibilité de l'action individuelle dans une époque où celle-ci semble être devenue impossible. Le sociologue français Jean Baudrillard a décrit cette impossibilité en se référant aux figures de l'obèse, de l'otage et de l'obscène, qui correspondent aux trois dimensions de l'action physique, politique et séductrice.

che10a.jpgCe qui est certain, c'est que la place occupée par l'action dans l'imaginaire moderne a été prise par la communication, laquelle est exposée comme obéissance inconditionnelle à des lois supposées par l'économie (si non plus banalement, par le marché). Maintenant, la nouvelle image de Guevara n'a que peu à voir avec la réalité historique de l'idéologie Guevariste; en effet même dans cette nouvelle codification l'icône est autonome par rapport à la politique Baudrillard-théorie. Ce qui revient, c'est le mythe de l'action, qui appartient ainsi fondamentalement à la modernité occidentale de ne pas pouvoir être complètement réprimé: pensez à ces personnages emblématiques que sont Ulysse, Don Giovanni, Don Quichotte, Faust et à leur permanence dans l'inconscient collectif.

wbCHE_wideweb__470x336,0.jpgL'image de Guevara me rappelle celle d'un autre homme d'action: écrivain français André Malraux, dont on conserve une photo qui le retrait en tenue de combat avec un chapeau semblable à celui de Guevara, prise pendant la guerre d'Espagne lorsqu'il était commandant de la brigade Alsace-Lorraine. Même Malraux a constitué une figure très séduisante qui a fasciné des penseurs si différents de lui comme Nicola Chiaromonte, Louis Althusser et Jean-François Lyotard (dont les deux derniers livres ont justement pour sujet Malraux). Mais entre l'icône de Malraux et celle de Guevara, qui ont en commun le charme érotique et le goût du défi, il y a une différence essentielle: le premier a été dans la vie un vainqueur, auteur de romans et de sagesses qui en font un classique de la littérature française et de l'esthétique ainsi que pendant bien des années Ministre de la culture respecté; Guevara par contre a été un vaincu qui a tous les papiers en règle pour être vu comme un héros.

0000377396-002.jpgToutefois le héros est lié à un destin tragique qui est en singulière contradiction avec la célèbre exclamation «Hasta la victoria siempre!». En effet, je me demande si dans l'imaginaire révolutionnaire latino-américain actuel, par exemple dans le Zapatisme, il y a de la place pour le culte de Che. Il ne faut pas oublier que l'expérience révolutionnaire mexicaine a toujours été ainsi liée à la perspective de la victoire de façon à effacer le souvenir de l'exécution de Emiliano Zapata, survenue en 1919; jusqu'à des temps pas très lointains où l'on disait que Zapata, héritier d'une tradition d'homme-dieu qui remonte aux Seizième siècle, était parti pour l'Orient et serait revenu à la tête d'une armée!

35.jpgEn Occident par contre sont en cours depuis longtemps de puissantes dynamiques autodestructrices, surtout chez les jeunes: c'est justement en faisant levier sur eux que le mythe de Che peut encore exercer une influence néfaste. Les célèbres photographies qui montrent le cadavre de Che et la découverte de ses restes orientent l'imaginaire vers le martyre et la sainteté et non pas vers l'héroïsme et la revanche. Pas étonnant donc que l'icône de Che vienne associée par certains au pacifisme, en actionnant ainsi un rapprochement qui n'est pas moins extravagant et absurde que celui réalisé par la marchandisation consumériste.

Le destin posthume de Che se révèle donc doté d'une vaste polysémie: si l'icône consumériste apparaît trop usée et l'héroïque peu attrayante, Che a peut-être encore devant lui un avenir de Saint, parce que selon le dicton de Malraux dont Althusser a tiré le titre de son autobiographie, «l'avenir dure longtemps».

Ecrit par: Luis Batista

 

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00:05 Écrit par LuisB dans Opinion, Video, Vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ernesto guevara, che guevara, marchandisage, culture, révolution, zapatisme, emiliano zapata, paix, héros | |  Facebook | | | | Pin it! |

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