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mercredi, 21 juillet 2010

Rire: l'autoironie Kasher

GROUCHO MARX by marrett - 1280.jpgDe combien de larmes est trempé le sourire du ghetto, de combien de peurs est pavé le sentier du rire qui de l'Europe des pogrom a rejoint et a conquis les scènes de New York, les studios d'Hollywood. Et c'est pourtant dans ce douloureux espoir traîné à travers l'Atlantique dans les soutes fétides des vapeurs, dans les termitières humaines du Lower East Side de Manhattan, que repose le secret pour comprendre ce qui a poussé trois générations d'immigrés juifs à devenir comiques, à souffrir pour faire rire et donc se faire accepter et aimer. Peut-être seulement pour chercher ce que Henry Bergson appelait, dans son propre sage sur le rire, «l'anesthésie passagère du cœur».


Annex - Marx Brothers (Duck Soup)_01.jpgAujourd'hui il semble normal que dans l'Amérique qui rit, beaucoup d'hommes et de femmes qui l'entretiennent aient des noms juifs ou les cachent derrière des pseudonymes «Anglos». De Woody (Königsberg) Allen aux frères Marx (leur vrai nom), de la reine de l'humour féminin plus féroce Joan Rivers (Rosenberg) à l'immense Mel Kaminski, en art Mel Brooks, dans les cent ans passés entre le débarquement en 1899 à New York de la famille de Benjamin Meyer, qui devint le patriarche de la comicité Kasher se faisant appeler Jack Benny, et le triomphe de Jerry Seinfeld, qui employa orgueilleusement son nom comme drapeau de son show (écrit par Larry David, autre juif) en 1998, il y a une histoire de rires déchirants. Un voyage d'anxiétés et de dilemmes culturels et humains que finalement un charmant sage, «The Haunted Smile» (le sourire tourmenté) de Lawrence J. Epstein, raconte.

NAAAF00Z.jpgCe fut le New York Times en premier à s'apercevoir dans une enquête de 1979 de cette donnée stupéfiante. Dans une nation où ils étaient à peine trois pour cents, les hébreux constituaient quatre-vingt pour cents des comiques en activité, des petits clubs de strip-tease à Chicago aux hôtels casino de Vegas, du bord de mer d'Atlantic City aux études de la télévision. En passant par les Resort-Hôtels des montagnes Catskills, ce méga hôtel où un serveur appelé Jerry Lewis, né Levitch, découvrit sa capacité de faire rire en trébuchant et en renversant un plateau de kasher sur le rabbin qui récitait les prières du samedi du «Shabbes». Le rabbin lui-même en rit.

Démêler l'écheveau de ce sensationnel succès est impossible et risqué, parce qu'il tisse des toiles d'araignée de lieux communs, de généralisations et au fond de racisme, qui à la fin n'expliquent pas comment des générations d'hommes et de femmes aient su chatouiller le «funny bone», l'os du rire.

LennyBruceBusted.jpgS'il y a un fil rouge qui lie l'humour familial et affectueux d'un Myron Cohen qui taquinait sa maman, ménagère circonspecte («allait chez l'épicier et demandait: combien coutent deux concombres? Cinq cent. Et un seul? Trois cent. Bien, donnez-moi celui de deux cent») à la rébellion autodestructrice du tourmenté Leonard Schneider, Lenny Bruce, premier et unique comique satirique ayant été condamné à la prison pour obscénité, ce fil est l'espion de ces noms d'art superposés au nom authentique.

Le drame universel de l'immigré, qui se tord toujours parmi les désirs opposés de se compléter et de maintenir son identité, se tend jusqu'à se casser, comme dans le cas de Lenny Bruce Schneider, mort ruiné et par overdose. Le parcours de la comicité, la recherche de ce rire qui signifie acceptation («simplement on ne peut pas haïr celui qui te fait rire et ça les comiques le comprennent vite», dit l'italo-américain Jay Leno) offre un substitut de sûreté et de chaleur à celui qui en connut bien peu.

wp-a-1024x768.jpgJackie Mason, né Jakob Moshe Maza, portait ce calvaire de l'identité même en lui même, dans de célèbres satires de psychanalyse: «Mon thérapeute m'a dit qu'il me fera trouver mon vrai moi. Bon docteur, et si ensuite je découvre que je ne me plais pas,  vous me remboursez?». Il avait appris à fouler la main sur son judaïsme, en forçant l'accent yiddish, l'allemand réinventé des communautés juives dans l'Europe Centrale et Orientale, jusqu'à les faire devenir une partie de l'Anglais américain de chaque jour. Des mots comme schlepp, peiner, meshugge, tout fou, schlock, schmuck, sont passés des ghettos de Varsovie aux clubs de Manhattan. Et le schlemiel, l'inepte, éternel perdant, est le personnage classique de la culture populaire juive que Woody Allen a transféré dans ses monologues et ensuite dans ses films.

Juste dans l'un des chefs-d'œuvre d'Allen-Königsberg, Zelig, l'angoisse de l'identité impossible rejoignit sa maturité, avec l'homme qui est tout pour tous et donc personne. L'autoironie, l'autoanalyse, l'autodéprécation ont été les armes qui ont rendu beaucoup de ces artistes aimés et acceptables, comme il arrive maintenant avec une nouvelle génération de comiques afro-américains.

woody_allen.jpgDans l'impitoyable apitoiement sur soi même («qui ne sait pas faire les choses les enseigne, qui ne sait pas enseigner enseignera gymnastique, qui ne sait rien faire ni enseigner sera choisi comme professeur dans mon école», récitait Woody) il y avait la lame d'une satire sociale acceptable et pas offensante seulement parce qu'à double tranchant, qui blesse celui qui l'empoigne avant que celui qui la reçoit. Mais toujours, même parmi les plus jeunes comme Jerry Seinfeld, avec le doute que sous la peau l'on cache la chair vive. Dans un célèbre épisode du dentiste qui se convertit au judaïsme seulement pour pouvoir raconter les blagues sur les hébreux sans passer pour antisémite, lorsque le médecin demande à Seinfeld si ses blagues l'offensaient comme juif, Jerry répond sec: «Non, elles m'offensent comme comique».

Aucun de ses prédécesseurs n'aurait osé une réponse qui d'un coup fouette le dentiste idiot et refuse la susceptibilité ethnique et culturelle que la blague raciste devrait faire bondir. Ses anciens, qui battaient le circuit des congés avec de légères taquineries sur les tics et les pathologies familiales («le croque-mort appelle le gendre de la femme décédée et demande: devons-nous empailler, incinérer ou enterrer votre belle-mère? Fais les trois, pour ne pas courir de risques») ou qui répétaient les classiques sketches conjugaux cherchaient l'inoffensivité comme refuge.

Joan_Rivers_at_Udderbelly_09.jpgPour les femmes, les reines de la comicité kasher, matrioske qui portaient et portent en elles la double condition aliénatrice de juives et de femmes, l'humour ne pouvait qu'être encore plus égratignant et mauvais. Joan Rivers, née Rosenberg, caricature de l'insignifiante dame du shopping et de la vanité couverte de bijoux, récite avec plaisir la partie de la grossière riche et effrontée: «En matière de relations sexuelles avec les hommes, je suis très sélective: s'ils ne respirent pas, je ne les prends pas».

Alors que Roseanne Barr, rare juive ayant grandi dans l'Utah des mormons, trouva un immense succès dans la parodie de «jewish mother», de la maman et ménagère moche, en surpoids, anxieuse mais insatisfaite face à un mari indifférent et absent. «Je n'ai pas encore compris quel est mon travail – récita-t'elle dans un épisode de sa série Roseanne - mais si quand mon mari rentre à la maison et trouve tous les enfant encore vivants, je crois avoir fait mon devoir».

to_be_or_not_movie_image_mel_brooks_01.jpgPas besoin d'être juif, de s'être formé à la polémique avec le Seigneur dans les écoles talmudiques, d'avoir vécu le chemin des larmes de Leopoli ou Byalystock pour que les femmes comprennent l'humour âcre de R. Barr. Le fil de la comicité tissé de ces artistes est devenu une partie de la tapisserie américaine. Le Mel Brooks qui se permet de gifler la hautaine, incestueuse «intellighenzia» artistique de Manhattan avec son merveilleux The Producers, dans lequel une horrible apologie en forme de musical de Hitler conquiert le public, se permit d'interpréter dans une parodie des westerns un grand chef Sioux qui parlait yiddish étroit et sans sous-titres.

Mais désormais, cent ans après la marée humaine qui se reversa sur les appontements de Manhattan, avant que ne fut construit Ellis Island, lorsque en moins de trente ans le nombre des résidents juifs de New York passa de quatre-vingt mille en 1885 à un million et demi en 1910, même le riz amer est devenu «mainstream», partie du courant principal. Seinfeld est, comme déjà l'était Allen, le plus classique névrosé newyorquais égoïste, le Peter Pan de la génération post baby boom, vraiment loin un siècle du «tènement», des phalanstères où des futures étoiles comme George Burns vivaient en volant les fruits des étalages et ensuite les revendaient au rabais à leurs mamans.

Annex - Marx Brothers (Big Store, The)_05.jpgLeurs pères, source d'infini matériel pour les monologues et les scénarios, («il y a beaucoup de comiques juifs parce qu'il y a eu autant de pères juifs», plaisantait, même si pas vraiment, Carl Reiner, le réalisateur) presque toujours abjectes faillites comme le père des Marx, couturier surnommée «Mauvaise taille» parce qu'il prenait toutes les mesures au pif et se trompait, ont été employés, fonctionnaires, professionnels comme leurs collègues Anglos, italiens, hispaniques ou Irlandais.

Le yiddish est un souvenir de famille, maintenant dilué dans l'argot. Il y aura certainement une quatrième génération de comiques très populaires avec des noms hébreux non plus camouflés, mais ils feront rire parce qu'ils feront rire, parce qu'il y aura toujours quelque chose, quelqu'un à taquiner, pour l'horreur des absolutistes et des puissants. Mais la leçon de ce siècle de rires amers sera entrée dans le tissu d'une culture libre et multiéthnique: apprendre à rire avec les autres et non pas des autres.

Ecrit par: Luis Batista

 

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17:34 Écrit par LuisB dans Culture, Karma, Loisirs, Opinion, Video, Vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : comicité, rire, autoironie, kasher, comiques, hébreux, l'amérique, comique satirique, humour, culture | |  Facebook | | | | Pin it! |

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