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mercredi, 06 octobre 2010

À la recherche du silence

42-26043678.jpgOn ne peut pas dire le silence, mais on peut en parler. Avec prudence et pudeur, de temps en temps il est salutaire essayer. Pour dissiper les préjugés que le silence entoure, tissés de gêne, de peur, d'infatuation. L'antipathie pour le silence est diffuse aujourd'hui, comme si elle était une condition d'impuissance, une privation, un handicap: le renversement obscur du son, du mot, du bruit. Ténèbres de solitude opposées à la compagnie lumineuse de l'éloquence, de la musique, du bourdonnement. Le silence est désormais presque instinctivement compris au sens négatif, comme un manque, une absence et non pas comme une condition fénoménique avec ses autonomes catégories de réalité.


beach_sunset_flying_girl_silhouette-other.jpgDans une époque où la diversité, après avoir été brièvement l'occasion de curiosité et d'indulgent intérêt, semble retourner à l'habituel rôle de cible fixe pour les agressivités individuelles irrésolues et collectives, le silence symbolise la divergence. Et il assume des connotations suspectes, presque tendrait-il des guets-apens totalitaires et mortels à la vivacité démocratique du son. Ou bien, spéculairement, à front de la gêne que la croissante pollution sonore et le bavardage continu de mots vains nous infligent, le silence se masque pour quelques uns d'une aura mythique, on dirait presque que c'est le baume qui apaise chaque blessure.

Ces schématisations simplistes, dont nous sommes souvent complices, proviennent d'une conception de silence comme «le contraire» du son: mais il n'en est ainsi pas. Entre ces deux réalités il n'y a pas de rapport relationnel. Son et silence sont interdépendants, dans le sens que nous définissons et nommons l'un sur la base de l'idée que nous avons de l'autre, mais parmi les deux il n'y a aucune relation constitutive: en effet lorsque il y a l'un, l'autre n'existe en aucune façon et forme. Ils ne sont aucunement l'un, l'opposé de l'autre, comme la mort n'est pas l'opposé de la vie: peut-être pourrions-nous dire qu'ils sont inter-indépendants.

JS1567684.jpgSeulement en cueillant leur réciproque autonomie, se révèle la richesse des multiformes du son et du silence. La puissance expressive du silence, en effet, sa charge communicative n'est certes pas inférieure à celle du son: de même que les qualités, les modalités, les nuances du silence ne sont pas moins variées des formes du son. Tentons donc de tisser un petit éloge du silence, ne serait-ce que pour le rendre plus sympathique ou au moins un peu plus familial, ou du moins pas l'objet d'ostracismes préjugeables ni l'appel pour des fascinations infantiles. Avec le terme générique de silence nous indiquons des situations et des atmosphères qui ouvrent des réalités bien différentes et parfois antithétiques l'une de l'autre.

Je ne peux, dans ce cas, que choisir par hasard de l'infinie gamme des silences qui sont une partie intégrante de l'expérience humaine. Le silence est, tout d'abord, intérieur ou extérieur. Il y a le silence de la nature, fénoménique, qu'on manifeste comme une suspension de sons naturels: le silence du vent qui se tait, le calme soudain et simultané du bourdonnement des cigales, qui était il y a à peine un instant, assourdissant, le silence qui suit l'éclat roulant du tonnerre, le silence qui précède l'aube, avant que la première sonnerie salue la création qui recommence.

42-16766202.jpgY il a le silence ontologique, qui fêle la barrière entre être et ne pas être, le silence de Dieu, espace de la tragédie et de la liberté, origine de l'aventure et de l'angoisse, le silence de Buddha, qui ne répond pas et dénoue le point interrogatif à la question, le silence de la raison, qui n'est pas son sommeil, mais repose à l'ombre du seuil.

Il y a le silence de la pensée, dans ses maintes formes: perte du fil et perte de l'orientation, oasis de paix dans le désert de la dialectique infinie, marge au bord de l'abîme ou sommet à la frontière du ciel, espace infini que la pensée évoque et dans lequel il se noie.

Il y a le silence de la parole, dans ses innombrables aspects. Impossibilité phonétique physiologique, privation du vocabulaire pour l'étranger ignare de l'idiome, négation de la liberté d'expression là où le mot est contrôlé et uniforme, réticence à parler par peur du jugement, rejoint de la limite des capacités expressives, renoncement ascétique volontaire, intense attention qui prévoit l'écoute, inconditionnelle ouverture à l'inouï, rendue conditionnée de l'impossibilité de parler.

Ce sont des silences de timidité, de réticence, de pudeur, de secrets, de pitié, la loi du silence. Le silence est une expérience variée et multiforme, qui fait partie de l'événement existentiel humain, et comme tel il est à savourer, connaître, valoriser et éviter. Il ne doit pas être nécessairement laissé au hasard ou à la conséquence des circonstances, mais il peut, je crois, aussi être cultivé. Comme le rapport du sujet parlant avec le mot qu'il prononce ou écrit il n'est pas seulement déterminé de l'habitude aux conventions lexicales ou de la fantaisie de l'improvisation momentanée.

42-18917986.jpgMais il est aussi étude, recherche, et approfondissement du sens du dire et de la façon de le dire. Et il doit être cultivé, nourri, le rapport du sujet réservé avec le silence qu'il écoute ou exprime, pour ne pas être abandonné à l'inspiration du cas. L'éducation à l'écoute, présupposé de chaque dialogue authentique, y compris celui avec soi même, se fonde sur la capacité de faire silence. Si, pendant que j'écoute la parole de l'autre (ou le son d'une musique, ou le passage du vent) je ne suis pas capable de faire silence en moi, si je ne fais pas taire le bourdonnement des pensées, des réflexions conditionnées, des émotions instinctives, peut-être j'entends les sons qui m'arrivent à l'oreille, mais je ne les écoute certes pas pour ce qu'ils sont, dans toute leur puissance expressive.

Le rapport avec le silence est une fonction existentielle primaire, à laquelle on doit nous éduquer par cet exercice ou cette pratique que nous définissons «faire silence». Faire silence ne veut pas dire s'imposer ou se faire imposer un silence extérieur et intérieur passif, tout de suite, mais agrandir l'espace intérieur, qui est potentiellement infini mais normalement encombrement de chaque genre d'objet-pensée. Cela signifie reconnaître la valeur expressive du silence, le comprendre comme une pleine participation et non pas comme une réception passive, comme nutrition de l'esprit, de l'âme et même du corps. Ce n'est pas du tout simple de faire silence, également parce que depuis des siècles, notre culture a embouché la route de considérer la parole et le silence comme d'antithétiques ennemis (les vassaux respectivement de l'être et ne pas être) et il n'a pas élaboré une éducation affectueuse au silence. Même là où la méditation est restée comme pratique transmise, il s'agit généralement de méditation pensée, technique psychique, exercice d'élaboration d'images mentales, pour rejoindre un quelque état intérieur désiré.

UnMeditation--701.jpg rapport immédiat, total, absorbé et vigilant avec silence n'est pas proposé comme pratique de notre culture philosophique et religieuse, mais il est abandonné au sortilège de l'instant. L'amitié avec le silence, comme chaque amitié, est un bien dont il faut prendre soin. D'autres cultures, d'autres sensibilités et expériences, en particulier orientales, qui aujourd'hui se croisent avec la nôtre, nous font connaître la façon de faire silence, avec l'esprit et avec le corps, que nous pouvons apprendre et les faire nôtres. Je pense qu'il s'agit d'un des maints espoirs qui visitent aujourd'hui notre présent. La recherche est confiée à chacun de nous. Le critère pour distinguer, par rapport au silence, la paille et l'or, je pense ce soit ceci: si le but de la méditation proposée est un état de bien-être et de paix, si le silence intérieur masqué d'adjectifs et de promesses, nous sommes dans le domaine du jeu mental; s'il s'agit seulement de s'asseoir dans le silence, nous sommes au seuil de faire silence. Mais l'éloge du silence ne peut pas se terminer ici.

42-19764939.jpgIl y a un élément aliénant qui substance le silence et que les mots sur lui ne peuvent restituer. Je ne trouve pas meilleure façon, pour le témoigner, que de raconter brièvement une histoire vraie. P. cultive une forme particulière de silence, ou peut-être est-il lui même cultivé par ce silence. À l'âge d'un an, il tombe gravement malade et, après des soins inutiles et douloureux, il rentre à la maison, destiné à mourir. Cependant, tout d'un coup, il guérit sans apparente explication; mais en même temps il cesse de parler. Depuis plus de dix ans désormais, il ne parle pas, mais il entend et écoute.

Et en de rares occasions, brièvement, il dit. Il vit avec sa mère, L., et un jour elle a la visite d'une amie, engagée dans une longue maladie et de soins pour la vaincre: elle raconte l'angoisse de la nouvelle de la maladie, les préparatifs et les suites de la difficile intervention, la lente convalescence, les cycles de soins qui guérissent et font tomber malade, le nouveau corps, la nouvelle personne qui émerge, la solitude qui entoure le malade… L'amie raconte, L. écoute et P. va de haut en bas, sautille, fait des allers-retours, tout près et plus loin, enveloppé comme dans une aura dans son silence. Le récit arrive à la fin, se condense dans la question: «Que faire dans cette situation?». P. bloque son va-et-vient.

One Sad Tree.jpgLorsqu'il s'arrête ainsi, tout à coup, le temps et l'espace s'arrêtent avec lui. Tout s'arrête avec lui, la parole s'éteint, le silence de P. enveloppe et revêt chaque chose, devient intense, vibrante attention et attente. De là, de cette convergence instantanée de mondes, du silence qui additionne les silences, éclosent trois mots: «Manger la peur».


A.Shankar & J.Bell Verbier festival 2007

Ecrit par: Luis Batista

 

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13:25 Écrit par LuisB dans Karma, Opinion, Video, Vie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : silence, méditation, culture, solitude, formes du son, karma, liberté d'expression, opinion, video | |  Facebook | | | | Pin it! |

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