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mercredi, 13 octobre 2010

Le corps - la tombe de l'âme

42-21182890.jpgNotre corps est un médiateur extraordinaire pour entrer en relation avec nous mêmes, avec l'autre, avec le monde. La voix permet d'entendre plus que chaque mot. À travers le tact nous pouvons créer des liens complets entre nous, la peau étant l'organe le plus près du cerveau. Nos lèvres sont le seuil entre l'apparence extérieure de notre corps et sa mystérieuse intimité. Le silence nous permet de retourner à nous mêmes moyennant le toucher de nos lèvres; un baiser sur les lèvres est une recherche de rapprochement entre deux intimités; les lèvres ouvrent aussi au monde du goût par lequel nous communiquons avec le monde.


42-19749433.jpgNos lèvres offrent un croisement de liens dont notre langage n'a pas d'équivalent. Cependant notre culture a substitué les potentialités médiatrices de notre corps avec des codes arbitraires métaphysiques qui nous exilent de nous mêmes et nous séparent de notre environnement et des autres. Aujourd'hui le corps est partout et nulle part. Il s'agit seulement d'un corps-animal, d'un corps-objet, d'une corps-image, d'un corps-robot et d'un corps malade ou mort. Ce n'est pas encore notre corps!

«Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse» écrivait Friedrich Nietzsche, mettant fin à l'histoire de l'âme qui, inventée par Platon pour construire un savoir qui ne se fonde pas sur la précarité de l'expérience sensible mais sur la solidité des constructions de l'esprit, avait été ensuite réquisitionnée de la tradition chrétienne et rejouée en scénarios non plus de connaissance, mais de salut.

 Aujourd'hui, avec le fait de venir à moins de la foi, qui devient progressif dans l'immortalité, dans cette sorte de paganisme, pas nécessairement antichrétien, qui caractérise la modernité, le corps émerge de la dégradation dans laquelle il avait été confiné constamment dominé de l'histoire de l'âme.

42-24834867.jpgMais cette émersion est très ambiguë et nullement émancipée de la culture de l'âme. En effet, après avoir décliné le «salut» dans le domaine plus modeste, mais même plus concret de la «santé», pour conjurer la maladie et la mort qui n'est plus accompagnée d'espoirs ultra-terrestres, le corps récupère toutes ces pratiques qui étaient un temps, de l'âme. Du jeûne dans les formes obsédantes des diètes poussées, jusqu'à l'anorexie qui de près rappellent les pratiques ascétiques, aux exercices physiques qui, dans leur ritualité et répétition, rappellent les exercices spirituels trempés de sacrifice et de mortification.

De cette façon le corps devient cette instance glorieuse, ce sanctuaire idéologique dans lequel l'homme consomme les derniers restes de son aliénation.

Je parle d'«aliénation» parce qu'aujourd'hui «nous n'habitons» plus notre corps, mais, au pair des schizophrènes, nous le percevons comme différent, comme quelque chose que nous devons «construire» pour le rendre autant que possible correspondant aux normes de santé, de force, de beauté que notre culture répand pour qu'on puisse être accepté et pour s'auto accepter.

42-24325746.jpgLe corps non plus comme «véhicule», mais comme «obstacle» pour être venu au monde, s'il ne correspond pas aux critères fixés de la mode pour être regardé, appétit et désiré.

Et tout s'arrête là, dans la clôture d'un autisme narcissique qui n'aboutit pas à la communication, mais à la satisfaction d'être objet d'un désir qui, en se repliant sur soi même, célèbre sa perversion.

Finie l'époque où l'on exploitait le corps en force-travail, aujourd'hui on exploite la force de son désir, en l'hallucinant avec ces besoins à satisfaire que sont la beauté, la jeunesse, la santé, la sexualité qui sont désormais les nouvelles valeurs à vendre. Mobilisé dans le procès d'appétit-satisfaction, le corps devient objet de notre exercice et sacrifice quotidien, pour rejoindre cet idéal que la mode propage avec impératif qui ne pourrait être plus catégorique, s'il est vrai que manquer l'idéal fixé équivaut, modestement, à une sorte d'exclusion sociale.

42-20286066.jpgEn orientant le désir et en le canalisant vers les impératifs de la mode, le corps finit, à son insu, par mettre en scène le spectacle de la séduction en vue de la production. Toute la religion de la spontanéité, de la liberté, de la créativité, de la sexualité gronde en effet du poids du productivisme.

Du solarium pour se bronzer aux gymnases pour tonifier les muscles, des parfumeries où l'on vend les crèmes les plus absurdes aux saunas, aux bains turcs, aux centres bien-être, tout se répand de cette «économie libidinale» (pour utiliser en sens métaphorique une heureuse expression de Jean-François Lyotard, philosophe, généralement associé au poststructuralisme et connu surtout pour sa théorie de la postmodernité) avec lequel le marché exploite notre aliénation du corps, la distance que nous avertissons entre  «l'être» et «comment il devrait être». Et il n'est pas de ceux qui ne voient pas là où il y a «devoir» il y a morale, et donc règles de conduite, sacrifices, mortification, renoncements.

2004oly_ian_all18.jpgAinsi nous avons réduit notre corps à un mannequin à disposition de la mode qui nous habille et nous déshabille tous les ans avec les vêtements qui décrètent, où l'accessoire est pour le printemps, le manteau pour la demie saison, le jean pour le juvénile.

Où «il suffit d'un détail pour donner de la personnalité», «un petit rien pour tout changer». Et ainsi, en conférant au nul un pouvoir sémantique qui rayonne à distance jusqu'à signifier n'importe quoi, la mode résout à bon marché des problèmes d'identités qui posent fin à une angoissante interrogation: «Qui suis-je?».

En composant différemment les traits vestimentaires, de façon à apparaître en même temps «doux et fiers», «rigides et tendres», «sévères et désinvoltes», la mode offre à nos corps, rendus incertains par les infinies possibilités de changement qui sont offertes, un rêve de totalité, où il n'est pas nécessaire choisir, parce qu'on peut être tout en même temps.

Et de façon démocratique, parce que le détail «ne coûte rien», donc, dans l'égalité des bourses, la mode délivre à nos corps une identité (ou un masque) chaque jour différent, dans le respect de la liberté des goûts.

42-19361511.jpgComme il arrive toujours, on joue à ce que l'on n'ose pas être. Et à travers la mode on peut jouer au pouvoir politique parce que la mode est monarque, au religieux parce que ses impératifs ont la touche du décalogue, on joue à la folie parce que la mode est irrésistible, à la guerre parce qu'elle est offensive, agressive et à la fin victorieuse. Ses décrets n'ont pas de cause, mais ne sont pas pour autant dépourvus de volonté, sa tyrannie produit un univers autarcique dans lequel le pantalon choisit lui-même sa veste et les jupes leur longueur pour des corps réduits à des mannequins d'appui.

 Mais même aussi embellis et construits, les corps vieillissent inexorablement, et il n'y a plus de foi dans l'âme à garantir un espoir de survie. À sa place, surgit, alors, angoissant et obsédant, l'élan à reculons dans le temps, pour récupérer les traits de la jeunesse perdue à travers les interventions chirurgicales ou les artifices de la cosmétologie.

Et ici les dommages qu'il produit ne sont pas moindres, si les corps qui vieillissent ont la visibilité insuffisante, si, exposés à la vue publique, ce ne sont que des corps maquillés, refaits et rendus télégéniques pour garantir un produit, qu'il soit mercantile ou politique, du moment que même la politique aujourd'hui veut sa télégénie. Le visage du vieux, en effet, est un acte de vérité, alors que le masque derrière lequel se cache un visage, traité avec la chirurgie ou avec un excès de cosmétologie, est une falsification qui laisse transparaître l'insécurité de celui qui n'a pas le courage de s'exposer à la vue avec son propre visage.

 article-1086660-0275896A000005DC-172_468x309.jpgDans sa tentative désespérée de s'opposer à la nature, qui veut l'inexorable déclin des individus, qui n'acceptent pas la vieillesse et sont forcés à être constamment en alerte pour cueillir de jour en jour la moindre marque de déclin. Hypocondrie, obsession, anxiété et dépression deviennent de maléfiques compagnes de voyage de ses jours, alors que ses fétiches deviennent la balance, la diète, le gymnase, la parfumerie, le miroir. Si la v ieillesse ne montre plus sa vulnérabilité, où trouver les raisons de la piété, l'exigence de sincérité, la recherche de réponses sur lesquelles pose la cohésion sociale?

Le visage du vieux est un bien pour le groupe, et c'est pour le bien de l'humanité, écrit James Hillman, psycho-annaliste, sagiste et philosophe américain qu' «il faudrait interdire la chirurgie cosmétique et considérer le lifting comme un crime contre l'humanité» parce qu'en plus de priver le groupe du visage du vieux, il fin it par donner de la corde à ce mythe de la jeunesse qui visualise la vieillesse uniquement comme antichambre de la mort.

Jusqu'à ce que nous considérons chaque ride, chaque cheveux qui tombe ou blanchit, chaque tremblement, chaque petite tâche sur la peau exclusivement comme indice de déclin, nous affligeons notre esprit autant que l'afflige la vieillesse.

miss-universe.jpgEt alors le lifting, ne le faisons pas à notre visage, mais à notre esprit et nous découvrirons que beaucoup d'idées qui ont muri en nous en regardant chaque jour à la télévision le spectacle de la beauté, de la jeunesse, de la sexualité et de la perfection corporelle, en réalité servent à nous cacher à nous mêmes et aux autres la qualité de notre personnalité, à laquelle peut-être pour toute la vie nous n'avons pas prêté la moindre attention, parce que depuis notre naissance, l'on nous a enseigné qu'apparaître est plus important qu'être.

Et nous avons sacrifié notre corps à ce dogme terrible, le chargeant de représenter ce que justement nous ne sommes pas, ou même avons évité de savoir.


Black Eyed Peas - Don't Phunk With My Heart

Ecrit par: Luis Batista

 

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13:17 Écrit par LuisB dans Culture, Karma, Opinion, Sante, Video, Vie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : corps, âme, humanité, sexualité, télégénie, corps-objet, l'esprit, salut, liberté, créativité, cohésion sociale | |  Facebook | | | | Pin it! |

Commentaires

Tres bon article!

Écrit par : Francia | samedi, 16 octobre 2010

Excellent article, l' abandon du corps e l' abandon d' une genuinitè, voir individualitè, c'est la maladie des nos jours.

Écrit par : slompo | samedi, 23 octobre 2010

Les commentaires sont fermés.