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mercredi, 04 mai 2011

Les prédateurs de l'art (presque) perdu

arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoDans le grenier d'une maison de Moscou dans le «Kolzò», le boulevard urbain qui renferme le centre, a dormi pour un demi-siècle un recueil de disques qui a torturé l'âme d'un homme jusqu'à la mort. Découverte, peut-être par hasard, en 1991 par Aleksandra Bezimenskaya, fille de Lev A. Bezymenskij, l'interprète personnel du conquérant de Berlin, Georgij Zukov, la collection rassemble cent vinyles privés enregistrés exclusivement pour Adolf Hitler par les plus grands musiciens des années Trente. Ce fut Lev, qui entra parmi les premiers dans les ruines de Berlin en mai 1945 et rédigea le télégramme à Staline avec la confirmation de la mort du Führer, les trouvant, les volant et les transportant en cachette pendant mille six cents kilomètres, à travers des péripéties inimaginables de la Prusse ravagée jusqu'à la capitale soviétique.


arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoEt à les enterrer dans le grenier de sa maison.

Il ne restait plus qu'à prendre la poussière de presque un demi siècle, jusqu'à la mort de Lev en 1991, sans qu'il ait jamais osé écouter un seul de ces morceaux uniques sur le gramophone, la toucher, la délivrer, tourmenté du sentiment de culpabilité et de la conscience d'avoir dans son grenier un trésor intouchable et interdit. Minuscule, en fond, pourtant clair exemple privé de l'honorée tradition du pillage du victorieux sur le vaincu qui, aujourd'hui, entre repentiments, restitutions, demandes, remords, agite l'univers de l'art et de l'archéologie, du British Muséum au Getty de Los Angeles, du Louvre à l'Ermitage de Saint Petersburg, en passant par les places, obélisques, églises et routes, construites et ornées, dans les siècles des siècles, des dépouilles de vaincus.

Des tombes des Pharaons, qu'Alexandre le Macédonien trouva déjà violées et pillées trois siècles avant J.Christ, jusqu'à la spoliation du musée de Bagdad tout de suite après l'occupation que le ministre de la Défense américain Rumsfeld licencia avec sa légendaire sensibilité comme «un quelconque vase de porcelaine», le droit du plus fort et plus puissant à s'approprier les trésors d'autrui ne fut pas seulement une formidable, et souvent la seule, stimulation à la guerre pour ducs et soldateries. Le passage de la brutale appropriation de biens, de nourriture, objets et richesses et invariablement des femmes, considérées une partie fongible du butin, avec l'immanquable incendie final du village et l'esclavage des survivants, au systématique pillage actionné avec absolu cynisme par les lords britanniques dans l'empire, la pratique a même acquis un véritable nom: l'«élginisme».

arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoDérivant de cet ambassadeur britannique auprès de l'Empire turc, Thomas Bruce septième conte d'Elgin, qui au début du neuvième siècle, pour grossir les fortunes de la maison, envoya des ruchées de scalpellins sur l'Acropole d'Athènes, alors sujette aux Ottomans, et platéalement vola du Parthénon ces fabuleux bas-reliefs vendus par lui comme bien privé à Londres. Et aujourd'hui ils ornent le British Muséum de la capitale anglaise.

Justement la dispute sur les bas-reliefs du Parthénon, que l'Angleterre n'entend pas restituer pour compléter le magnifique musée de l'Acropole finalement construit depuis quelques années par les grecs, a découvert ce plurimillénaire et explosif vase de Pandore que sont, partout, musées et collections privées.

Si à beaucoup de personnes, comme au brillant et sage polémiste anglais Christopher Hitchens frappé par la classique attaque de philhellénisme qui renverse périodiquement ses compatriotes et l'a écrit sur Vanity Fair, «il apparaît évident que Londres devrait rendre aux grecs ce vulgaire vol de Thomas Bruce, le problème est de savoir où la chaîne des restitutions puisse porter». En Italie dans le magnifique musée des antiquités égyptiennes de Turin comme dans le Louvre de Paris, dans les collections privées de nouveaux et anciens milliardaires qui ont acheté, ne connaissant pas toujours la provenance, répertoires archéologiques et chef-d'oeuvres, sont montrés de fabuleux objets que très rarement les nations dont ils proviennent ont accepté de céder légitimement.

arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoPeut-être exagérait-elle il y a quelques années de cela l'éditeur de l'Hermitage de Saint Petersburg lorsque elle soutenait que «moitié des œuvres italiennes au Louvre devraient être rendues parce que volées par Napoléon». Mais certainement l'idée que des bas-reliefs de l'Acropole à la Déposition de Rembrandt aboutis finalement justement à l'Hermitage à travers le pillage napoléonien du Grand Électeur d'Assia en 1806, l'on puisse dévider l'écheveau de la légitime appartenance des chefs-d'œuvre et des répertoires agite les nuits de beaucoup d'éditeurs de musées. Personne, en matière de pillages, ne peut lancer le premier chapiteau ou la première amphore. Il se peut même que ce soit vrai, comme le témoigna il y a quelques années de cela le directeur du MoMA, le Musée d'Art Moderne à Manhattan, qu' «aucune des cent mille œuvres d'art en notre possession ne provient du colossal butin des nazis» sur les populations de l'Europe occupée.

C'est pourtant bien connu, et démontré par les recherches officielles, que les commandants des rayons américains admirablement chargés de récupérer les trésors pillés des troupes allemandes pour le futur Musée Hitler de Berlin, durent peiner assez pour éviter qu'un caporal entreprenant expédie à la maison, comme souvenir, un tableau ou deux d'impressionnistes ou de Flamands. Comme le fit l'interprète de Zukov avec les 78 tours du Führer.

arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoEn respectant une tradition consolidée du butin, qui orne des cathédrales comme San Marco à Venise, la Russie de Staline avait rendu officielle la pratique de la spoliation des vaincus pour représailles et vengeance, la définissant «art trophée», la version moderne de la tête du vaincu hissée sur le pique des vainqueurs ou du roi ennemi traîné dans le triomphe. On dut attendre Gorbaciov pour renier, partiellement, cette doctrine, lorsque le dernier empereur soviétique fit le geste de commander la restitution aux allemands de 101 pièces, parmi lesquelles beaucoup de Dürer.

Mais passèrent dix ans, jusqu'en 2000, pour qu'effectivement ces œuvres furent ramenées à Brême, en attente de presque quatre cents autres déjà reconnues comme légitime propriété du même musée, mais encore arrêtées en Russie. Entre des milliers d'autres, emmenées avec un acharnement obstiné de l'Armée Rouge comme indemnisation morale et matérielle pour les vingt millions de russes morts.

Et celle-ci, indiquée par Gorbaciov, suivie depuis l'Italie avec la restitution en 2005 à l'Éthiopie de l'obélisque d'Axoum volé par Mussolini en 1937 et avec la restitution d'un fragment des bas-reliefs du Parthénon au nouveau musée de l'Acropole, est raisonnablement la seule route ouverte pour enfermer le vase de Pandore. Recenser,  vérifier, reparcourir et rendre les fruits des pillages de guerre, des vols «elginistes», des innocentes soustractions de répertoires accomplies d'archéologues en époques de colonialisme culturel, de tous les biens arrachés aux hébreux d'Europe et encore des endormis dans le caveau de quelque banque, seraient inimaginable et impraticable. Malgré les nobles lois sur la «restitution» approuvées par les gouvernements comme l'anglais et encouragées par l'Unesco.

arts,culture,archéologie,trésors,musée,prédateurs,histoire,europe,opinion,videoLa voie est celle des gestes fortement symboliques ou de la recomposition des cas plus diffamatoires, de vraies insultes à l'histoire de la culture universelle comme la fragmentation des bas-reliefs du Parthénon, qui ne représentent pas seulement un chef-d'œuvre, mais sont une partie fondamentale de l'identité d'un peuple entier. «Cela aurait été comme couper en deux la Mona Lisa et d'en exhiber une moitié dans un musée et l'autre moitié dans un autre», a écrit Hitchens. Maintenant qu'il existe une exposition accomplie et cultivée des trésors de l'Acropole à Athènes, en admirer un morceau à Londres sonne insuffisant et absurde. Et cela pourrait engendrer pour celui qui le regarde un fragment de ce sentiment de culpabilité qui tint enfermé les disques d'Hitler pour un demi-siècle dans le grenier d'une maison de Moscou.

Ecrit par: Luis Batista

 

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18:01 Écrit par LuisB dans Actualités, Culture, Loisirs, Opinion, Video | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arts, culture, archéologie, trésors, musée, prédateurs, histoire, europe, opinion, video | |  Facebook | | | | Pin it! |

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